Legato Frames : ces lunettes à IA veulent faire oublier les aides auditives classiques
Cinquante millions d’adultes américains souffrent de perte auditive, mais à peine un sur cinq cherche à la traiter. C’est ce fossé que veut combler Legato, une jeune entreprise qui sort de la confidentialité avec 12 millions de dollars en poche et un produit étonnant : des lunettes dont les branches cachent une aide auditive pilotée par intelligence artificielle. Les Legato Frames, attendues cet automne, promettent de rendre la correction auditive aussi simple et socialement acceptable que le port de lunettes de vue.
À retenir
- Legato lève 12 millions de dollars auprès de Neotribe Ventures, Listen et Village Global.
- Les fondateurs sont des vétérans de Bose et d’EssilorLuxottica.
- L’IA isole les voix du bruit de fond au lieu de tout amplifier.
- Les Frames coûteront une fraction du prix des aides auditives traditionnelles.
Des fondateurs qui connaissent le sujet
Le pedigree des cofondateurs inspire confiance. Mehul Trivedi a dirigé la création des Bose Frames, les lunettes audio de la marque, avant de piloter les efforts lunettes connectées d’EssilorLuxottica, où il a travaillé sur les Meta Ray-Ban. Steve Romine, lui, dirigeait la division aides auditives de Bose puis a occupé le poste de directeur des opérations d’Audicus, spécialiste de l’audition. Les deux hommes fondent Legato fin 2024 avec une conviction : lever les trois freins qui bloquent l’adoption des aides auditives, à savoir le coût, le confort et la stigmatisation.
Leur approche technique se distingue des appareils classiques. Là où les aides traditionnelles utilisent des micros directionnels qui se montrent vite dépassés dans un restaurant bruyant, Legato mise sur une IA entraînée à distinguer les voix du bruit ambiant, pour n’amplifier que la conversation. L’objectif est double : des dialogues plus clairs, sans l’épuisement cognitif que provoque l’écoute forcée avec certains appareils.
Entendre sans que cela se voie
Le design a été pensé pour l’invisibilité sociale : les Frames ressemblent à des lunettes ordinaires, légères, sans boutons à manipuler ni réglages complexes. Le système double haut-parleur à oreille ouverte dirige le son vers le porteur tout en annulant les fuites, avec une réduction de 99 % du son perceptible à quelques centimètres de l’oreille, selon l’entreprise. De quoi suivre une conversation sans que vos voisins de table n’entendent quoi que ce soit.
Côté distribution, Legato vise les opticiens : les lunettes seront vendues via des professionnels de la vue, à un prix présenté comme une fraction de celui des aides auditives classiques, qui dépassent couramment plusieurs milliers d’euros la paire en circuit traditionnel. L’achat pourrait même être couvert par les assurances lunetterie. Une stratégie maline pour contourner le parcours médical qui rebute tant de patients.
Un marché déjà convoité
La concurrence existe : EssilorLuxottica commercialise déjà ses Nuance Audio, et Apple a transformé ses AirPods Pro en aides auditives certifiées. Mais le format lunettes porte un argument puissant : des dizaines de millions de personnes les enfilent chaque matin sans y penser. Si les Frames tiennent leurs promesses dans le bruit du monde réel, Legato dispose d’une véritable ouverture sur ce marché immense. Les bienfaits vont au-delà du confort : mieux entendre réduit les risques de dépression et de déclin cognitif, rappellent les fondateurs.
Suivez la rubrique Intelligence artificielle pour le test de ces lunettes dès leur sortie.
Le choix du circuit des opticiens est stratégique à plusieurs titres. D’abord, il place le produit là où se trouve déjà une habitude de soin : on consulte pour sa vue sans appréhension, quand l’audioprothésiste reste associé au vieillissement. Ensuite, il ouvre la porte aux remboursements par les contrats d’assurance lunetterie, ce qui pourrait ramener le reste à charge bien en dessous de celui des aides auditives. Enfin, il banalise l’objet : personne ne devine qu’une paire de lunettes corrige aussi l’audition.
La dimension santé publique est considérable. Les études s’accumulent sur les liens entre perte auditive non traitée, isolement social, dépression et déclin cognitif accéléré. Rendre la correction plus accessible, c’est potentiellement améliorer la qualité de vie de millions de personnes qui renoncent aujourd’hui aux appareils classiques, découragées par le prix, l’entretien ou le regard des autres. Mehul Trivedi résume l’ambition : faire pour l’audition ce que les lunettes ont fait pour la vue, un accessoire qu’on porte toute la journée sans y penser.
Techniquement, le défi du bruit ambiant reste le juge de paix. Les démonstrations en conditions contrôlées impressionnent souvent, mais c’est dans les restaurants bondés, les repas de famille et les halls de gare que les aides auditives jouent leur va-tout. L’IA de séparation voix et bruit a fait des progrès spectaculaires ces dernières années, dopée par les mêmes architectures que les modèles de langage, et Legato affirme avoir développé sa propre chaîne de traitement du signal pour l’exploiter.
La question de l’autonomie et de la recharge, point faible habituel des objets audio portables, sera également décisive : l’entreprise promet un produit pensé pour être porté seize heures par jour, ce qui suppose une batterie et une gestion énergétique à la hauteur.
Le marché visé est colossal et structurellement en croissance avec le vieillissement démographique. En France comme ailleurs en Europe, les parcours de soins auditifs restent longs et coûteux, et le taux d’équipement des personnes concernées plafonne malgré les réformes de remboursement. Un dispositif intégré à un objet du quotidien, vendu à prix accessible, pourrait toucher les millions de personnes en perte légère à modérée qui ne franchissent jamais la porte d’un audioprothésiste.
La concurrence s’organise déjà : EssilorLuxottica commercialise ses Nuance Audio, et Apple a obtenu l’autorisation de transformer ses AirPods Pro en aides auditives. La bataille se jouera sur le confort réel, la qualité de la séparation des voix dans le bruit et la capacité à distribuer massivement. Sur ces trois terrains, l’expérience des fondateurs de Legato, forgée chez Bose et EssilorLuxottica, constitue un atout que peu de jeunes pousses peuvent revendiquer.
En France, où le système de soins auditifs a été profondément réformé ces dernières années avec le dispositif 100 % Santé, l’arrivée de ce type d’acteur sera observée de près. Si les lunettes à IA prouvent leur efficacité et leur simplicité, elles pourraient compléter l’offre existante et accélérer l’équipement des centaines de milliers de personnes qui repoussent encore leur première consultation. La démocratisation de l’objet connecté de santé ne fait que commencer.
Source : TechCrunch
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