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Intelligence artificielle

Keenable : cette start-up indexe le web pour les agents IA, pas pour les humains

Par Abdellah BALRHOUAT6 min de lecture
Réseau de documents interconnectés survolé par une loupe géante lumineuse et des robots explorateurs

Les moteurs de recherche ont été conçus pour des humains pressés, incapables de parcourir des pages entières. Mais à l’ère des agents IA, qui lisent et digèrent des volumes d’information colossaux, cette infrastructure montre ses limites. C’est le pari de Keenable, une start-up qui sort de la confidentialité avec 26 millions de dollars et un index de plus de 100 milliards de documents, bâti de zéro pour les machines. Son ambition affichée : devenir le prochain Google des agents IA.

À retenir

  • Keenable lève 26 millions de dollars en amorçage, mené par Accel.
  • Son index couvre plus de 100 milliards de documents, exploités par API.
  • Des laboratoires d’IA utilisent déjà le service en entraînement comme en production.
  • Google et Microsoft ferment leurs API de recherche, ouvrant un boulevard aux indépendants.

Une équipe qui connaît la recherche par cœur

Le projet est porté par Andrey Styskin, qui dirigeait les divisions recherche, IA et cloud du géant russe Yandex, et Matthias Petri, chercheur en IA avec qui il a travaillé chez Amazon sur l’infrastructure de recherche web d’Alexa. Vingt ans d’expérience dans la recherche à grande échelle, résumés par une conviction : les chatbots IA donnent de bien meilleures réponses lorsqu’ils peuvent s’appuyer sur des documents sources, ce qui crée une dynamique différente de celle que Google a apprise du comportement humain.

Le constat technique est tranchant : les solutions de recherche d’entreprise existantes se cassent la figure à l’échelle du web entier, le coût de balayage devenant exorbitant sans structures d’index finement optimisées. La spécialité de Keenable consiste à réduire très vite l’espace de recherche en fonction de la requête, une innovation d’infrastructure invisible mais décisive.

Le vide laissé par les géants

Le timing de la start-up est opportun : Google et Microsoft ferment progressivement leurs API de recherche historiques pour éviter l’autocannibalisation, préférant des offres intégrées réservées à des partenaires choisis. Résultat, les acteurs de l’IA se retrouvent avec très peu d’options pour la recherche à l’échelle du web. Styskin l’avait vu venir dès Amazon, en observant les données de Cloudflare montrer que les robots d’indexation IA représentaient une part croissante du trafic de recherche.

L’API de Keenable est déjà utilisée en production par plusieurs laboratoires d’IA et fournisseurs d’inférence, à l’entraînement comme à l’exécution, et un partenariat avec la société de voix IA Gradium vise la récupération d’informations en direct. Prochaine étape : Web Query Language, un langage de requête qui permettra aux agents de combiner des informations issues de plusieurs sources quand aucune ne contient la réponse complète.

Construire un index coûte très cher

La jeune pousse, forte de quinze ingénieurs répartis entre les États-Unis et l’Europe, veut doubler ses effectifs d’ici la fin de l’année. La route sera longue face à des concurrents comme Brave et Exa, et face à un Google qui refond lui-même sa recherche pour l’ère de l’IA. Mais le dilemme de l’innovateur joue en sa faveur : difficile pour le géant de cannibaliser son modèle publicitaire, quand un acteur neuf peut offrir une solution plus économique aux entreprises d’IA. Une chose semble acquise, et partagée jusqu’au Googleplex : l’ère des dix liens bleus touche à sa fin.

Retrouvez la rubrique Intelligence artificielle pour suivre cette bataille de l’infrastructure de recherche.

La différence de philosophie avec la recherche classique mérite d’être creusée. Un moteur pensé pour les humains optimise la pertinence de dix liens sur une page, car personne ne clique au-delà. Un agent IA, lui, peut lire des centaines de documents, croiser leurs informations et n’utiliser chacun que pour une phrase. L’index doit donc être structuré différemment : granularité plus fine, métadonnées riches, fraîcheur permanente et coût d’interrogation compatible avec des millions de requêtes automatisées. C’est sur ce terrain technique, invisible pour le grand public, que se joue une partie de l’avenir de l’accès à l’information.

Le phénomène souligne aussi une tension croissante avec les éditeurs de contenu. Les robots d’indexation IA génèrent une part grandissante du trafic web sans apporter l’audience publicitaire qui finançait l’écosystème. Les grands médias négocient désormais des accords de licence avec les laboratoires, quand les sites indépendants se retrouvent aspirés sans contrepartie. Des infrastructures comme celle de Keenable, en qualifiant mieux les sources, pourraient devenir des leviers de redistribution, ou au contraire accélérer l’extraction de valeur. Le débat reste ouvert.

Côté concurrence, Brave et Exa occupent déjà des positions sur ce créneau, et les laboratoires d’IA eux-mêmes développent leurs propres capacités de recherche en interne. L’avantage de Keenable tient à l’expérience rare de ses fondateurs et à son indépendance : contrairement aux API des géants, son service ne risque pas d’être débranché pour protéger une activité publicitaire. Un argument de fiabilité qui pèse lourd pour les entreprises dont le produit repose entièrement sur l’accès au web.

À plus long terme, la bataille de l’index pose une question vertigineuse : qui contrôlera la couche d’accès au savoir quand les machines, et non plus les humains, seront les principales lectrices du web ? La réponse façonnera l’économie de l’information des décennies à venir.

Le financement mené par Accel, avec la participation de Conviction Partners et de plusieurs business angels, témoigne de l’appétit des investisseurs pour les infrastructures de l’ère agentique. Après les modèles et les applications, c’est la couche d’accès à l’information qui attire les capitaux, dans la conviction que les agents autonomes deviendront les principaux consommateurs du web. Le partenariat avec Gradium, spécialiste de la voix IA, montre d’ailleurs où va le marché : des assistants vocaux capables de répondre en temps réel avec des informations fraîches.

Styskin ne cache pas la difficulté du chantier : construire un index de cette taille coûte, dit-il, douloureusement cher, et convaincre des entreprises de quitter Google reste un combat. Mais l’histoire des technologies d’infrastructure est pleine de challengers qui ont profité des angles morts des géants installés. Si l’ère des dix liens bleus s’achève réellement, la place est libre pour celui qui écrira la suite.

Source : TechCrunch

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Abdellah BALRHOUAT

Abdellah BALRHOUAT

Journaliste spécialisé en high-tech, matériel informatique, jeux vidéo et intelligence artificielle, Abdellah BALRHOUAT suit l’industrie technologique depuis plus de dix ans. Fondateur et directeur de la publication de Tech Explorateur, il teste personnellement le matériel sur le banc d’essai de la rédaction et vérifie chaque information auprès des sources primaires avant publication. Sa ligne de conduite : une information tech claire, fiable et vraiment utile aux lecteurs francophones.

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