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Science

Mars : après 14 ans et 32 kilomètres, les roues de Curiosity montrent des blessures inquiétantes

Par Abdellah BALRHOUAT6 min de lecture
Rover martien aux roues en aluminium trouées et déchirées posé sur un sol rocailleux rouge

Quatorze ans de bons et loyaux services laissent des traces. La NASA vient de publier de nouvelles images des roues de son rover Curiosity, posé sur Mars en août 2012, et le spectacle est éloquent : l’aluminium est criblé de trous béants, des gorges entières sont déchirées et des fragments manquent à l’appel. Pourtant, loin de préparer la retraite de son vétéran, l’agence spatiale américaine vient d’annoncer que sa mission était prolongée sans date de fin. Curiosity roulera, littéralement, jusqu’à ce que les roues lâchent.

À retenir

  • Curiosity parcourt Mars depuis août 2012 et a avalé plus de 32 kilomètres de terrain rocailleux.
  • Ses six roues en aluminium de 50 centimètres présentent de profonds trous et des déchirures surveillées depuis 2013.
  • La NASA a réagi en adaptant les trajets, en développant un logiciel de traction et en ralentissant l’usure.
  • La mission du rover est désormais prolongée indéfiniment : il explorera tant que son état le permettra.
  • Ses instruments scientifiques, eux, restent en grande partie opérationnels.

Des roues conçues pour un terrain que personne n’avait prévu

Les roues de Curiosity racontent à elles seules une histoire d’ingénierie et d’humilité. Chacune mesure un demi-mètre de diamètre et 40 centimètres de large, taillée dans un aluminium de qualité aéronautique, avec des gorges qui portent même, en morse, les initiales du Jet Propulsion Laboratory. À leur conception, elles devaient encaisser le sol du cratère Gale, que les images orbitales présentaient comme relativement clément. La réalité martienne s’est révélée plus sauvage : des champs de roches acérées comme des lames, ancrées dans un sol dur, qui ne cèdent pas sous le poids du rover et entaillent le métal à chaque passage.

Les premières déchirures sont apparues dès 2013, à peine un an après l’atterrissage, provoquant une vive inquiétude à Pasadena. Les ingénieurs ont alors instauré une routine qui ne s’est jamais arrêtée : des images de contrôle régulières des roues, transmises à la Terre et examinées à la loupe, pour suivre la progression des dégâts et cartographier les zones à éviter. Cette surveillance montre aujourd’hui des roues profondément meurtries, avec des perforations qui s’étendent et des éléments structurels manquants. Le risque désormais identifié par les équipes : qu’un rocher pointu se coince dans une brèche au mauvais angle et immobilise le rover.

Comment la NASA a prolongé la vie des roues

Face à cette usure prématurée, le JPL a déployé une série de contre-mesures qui font aujourd’hui figure de leçons d’ingénierie spatiale. La première a consisté à revoir entièrement la planification des trajets : les itinéraires de Curiosity sont désormais tracés en évitant au maximum les terrains les plus agressifs, quitte à allonger la route. La deuxième est logicielle : un nouvel algorithme de contrôle de traction ajuste en permanence la vitesse de rotation de chaque roue pour répartir la charge et éviter les à-coups qui arrachent le métal. Cette approche, baptisée traction control dans les documents du JPL, a significativement ralenti la progression des dégâts.

Les enseignements ont aussi profité à la génération suivante : Perseverance, lancé en 2020, roule sur des roues repensées, plus étroites, plus épaisses, avec des gorges incurvées qui répartissent mieux les contraintes. L’expérience douloureuse de Curiosity a littéralement forgé le design de son successeur.

Un rover qui refuse de mourir

Car l’histoire remarquable, c’est que Curiosity va bien, à part ses pieds. Le rover continue d’escalader le mont Sharp, cette montagne de cinq kilomètres de haut au centre du cratère Gale, et ses instruments livrent encore des données inédites sur l’histoire climatique de Mars. Sa source d’énergie, un générateur thermoélectrique à radioisotopes qui convertit la chaleur du plutonium en électricité, décline lentement mais sûrement : elle devrait tenir encore de nombreuses années. C’est cette longévité exceptionnelle qui a conduit la NASA à prolonger la mission sans horizon fixe, une décision rarissime qui témoigne de la valeur scientifique du vétéran.

Ce que Curiosity nous a déjà appris

En quatorze ans, le rover a bouleversé notre compréhension de la planète rouge. Il a démontré que le cratère Gale a abrité un lac durable, dont les conditions auraient pu permettre la vie microbienne il y a plus de trois milliards d’années. Il a détecté des molécules organiques dans des roches anciennes, mesuré les mystérieuses bouffées de méthane de l’atmosphère martienne, et documenté des milliers de couches sédimentaires qui se lisent comme les pages d’un livre d’histoire climatique. Chaque mètre parcouru sur ses roues blessées ajoute un chapitre à ce récit.

La fin de mission, quand elle viendra, ressemblera sans doute à un arrêt progressif plutôt qu’à un accident dramatique : une roue de trop, un pentes trop raide, une panne d’instrument. D’ici là, Curiosity continuera sa lente ascension, preuve vivante qu’en exploration spatiale, la robustesse se mesure autant dans la capacité d’adaptation des équipes au sol que dans le métal des machines. Et si les robots d’exploration vous intéressent, ne manquez pas notre article sur la sonde chinoise Tianwen-2 et sa traque de la quasi-lune Kamo’oalewa.

Et après Curiosity ?

Le vétéran du cratère Gale n’est plus seul sur la planète rouge. Perseverance, son successeur plus jeune et plus robuste, poursuit sa propre mission dans le cratère Jezero, où il stocke des échantillons de roches qu’une future mission, Mars Sample Return, doit un jour ramener sur Terre. Ce programme ambitieux traverse toutefois une phase de révision budgétaire : son coût, estimé à plusieurs milliards de dollars, a conduit la NASA à explorer des scénarios allégés, y compris avec des partenaires privés.

La longévité de Curiosity sert d’argument dans ce débat. La preuve est faite qu’un rover bien conçu peut produire de la science pendant plus d’une décennie, pour un coût annuel marginal très inférieur à celui d’une nouvelle mission. Les ingénieurs du JPL plaisantent en disant que le rover finira « rouillé sur son parking, un jour, mais pas tout de suite ». En attendant, chaque nouveau cliché de ses roues déchiquetées est un rappel de ce que l’exploration robotique a de plus beau : des machines fragiles en apparence, qui tiennent quatorze ans dans un monde qui n’a rien prévu pour elles.

Source officielle : NASA, mission Mars Science Laboratory / Curiosity.

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Abdellah BALRHOUAT

Abdellah BALRHOUAT

Journaliste spécialisé en high-tech, matériel informatique, jeux vidéo et intelligence artificielle, Abdellah BALRHOUAT suit l’industrie technologique depuis plus de dix ans. Fondateur et directeur de la publication de Tech Explorateur, il teste personnellement le matériel sur le banc d’essai de la rédaction et vérifie chaque information auprès des sources primaires avant publication. Sa ligne de conduite : une information tech claire, fiable et vraiment utile aux lecteurs francophones.

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