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Intelligence artificielle

Bill Gates propose une taxe sur les robots et des métiers réservés aux humains

Par Abdellah BALRHOUAT6 min de lecture
Main de robot et main humaine séparées par une balance à pièces de monnaie

Bill Gates a publié cette semaine un long essai sur son site Gates Notes, et le cofondateur de Microsoft n’y va pas par quatre chemins : pour atténuer les dégâts sociaux de l’intelligence artificielle, il propose rien de moins qu’une taxe sur les robots et la création de métiers officiellement réservés aux humains. Deux idées qui, si elles trouvent preneur chez les décideurs, pourraient redessiner le débat sur l’automatisation et toucher directement aux profits des grands laboratoires d’IA.

À retenir

  • Bill Gates propose une taxe sur les robots pour corriger un biais fiscal favorable aux machines.
  • Il suggère de réserver certains métiers aux humains, pour des raisons économiques ou éthiques.
  • Le milliardaire se dit favorable au principe d’un ralentissement de l’IA, sans y croire pleinement.
  • Ces propositions toucheraient directement les profits des grands laboratoires d’IA.

Corriger un biais fiscal qui favorise les machines

L’argument de Gates sur la taxe robots est d’une simplicité redoutable. Aujourd’hui, un employeur qui recrute un salarié paie des cotisations sur sa rémunération, tandis que l’achat d’un robot peut généralement être déduit immédiatement comme charge d’exploitation. Le système fiscal pousse donc mécaniquement à remplacer les humains par des machines. Taxer les robots ralentirait cette course, dégagerait des recettes pour financer la reconversion des travailleurs et renforcerait le filet de sécurité sociale.

L’idée n’est pas nouvelle dans le débat économique, mais portée par une figure de cette envergure, elle prend un poids politique considérable. Gates reconnaît lui-même que la mesure entamerait sérieusement les profits des grands laboratoires, ce qui expliquerait, selon lui, qu’on en entende si peu parler.

Des métiers estampillés réservés aux humains

La seconde proposition est plus originale encore : sanctuariser certains emplois comme réservés aux humains. Deux logiques se rejoignent. La première est économique : interdire l’automatisation de certains postes lorsque leur disparition massive déplacerait des travailleurs incapables de se reconvertir facilement. On ne peut pas, écrit Gates, dire à un ouvrier du bâtiment de cinquante-cinq ans d’aller travailler dans une maison de retraite en espérant qu’il s’y épanouisse.

La seconde logique relève de l’éthique. Gates prend l’exemple de la santé : un robot pourrait techniquement annoncer à un patient qu’il souffre d’une maladie incurable, mais il ne le devrait pas. Certains moments de la vie exigent une présence humaine, et le droit pourrait l’imposer. Le périmètre de ces métiers protégés évoluerait avec le temps, avec des transitions échelonnées sur des années, voire des décennies.

Des idées fortes, des questions ouvertes

Sur le reste, Gates se range dans le camp de l’IA responsable : il juge souhaitable le ralentissement proposé par la lettre ouverte Pacing the Frontier, tout en doutant de sa faisabilité durable, et s’enthousiasme pour les apports de l’IA à la science et à la santé. Restent de grandes interrogations : qui fixerait les règles, à quel niveau, et avec quel contenu exact ? En Europe, l’AI Act désormais pleinement applicable offre un premier cadre, mais la fiscalité de l’automatisation reste un chantier vierge.

Retrouvez les analyses de la rubrique Intelligence artificielle pour suivre ce débat qui ne fait que commencer.

L’essai de Gates s’inscrit dans une réflexion plus large sur les impacts sociaux de l’IA. Le milliardaire y reconnaît les apports considérables de la technologie à la science et à la santé, domaines où sa fondation investit massivement, mais s’inquiète des conséquences sur l’emploi, qu’il juge sous-estimées par les dirigeants du secteur. Sa posture est celle d’un optimiste technologique devenu prudent : ralentir serait souhaitable, écrit-il à propos de la lettre Pacing the Frontier, mais il doute qu’un tel ralentissement soit tenable dans la compétition internationale actuelle.

Côté faisabilité, la taxe robots pose des questions redoutables de définition : qu’est-ce qu’un robot au sens fiscal ? Une chaîne automatisée, un logiciel d’IA générative, un véhicule autonome ? Les économistes qui travaillent sur le sujet proposent des variantes, de la suppression des avantages fiscaux à l’automatisation à une contribution calculée sur les emplois remplacés. Gates ne tranche pas, mais son essai a le mérite de remettre le sujet sur la table des responsables politiques, à un moment où les caisses publiques cherchent de nouvelles recettes.

La notion de métiers réservés pourrait, elle, trouver des applications rapides. Certains secteurs fonctionnent déjà ainsi de fait : les jugements sont rendus par des humains, les décisions médicales engageant un patient requièrent un médecin. Formaliser et étendre ce principe reviendrait à tracer des lignes rouges sectorielles, un exercice auquel pourrait s’attaquer la concertation sociale. En France, où le dialogue entre partenaires sociaux sur l’automatisation est déjà actif, la proposition devrait trouver un écho.

Reste la question du rapport de force : ces mesures réduiraient mécaniquement les revenus des entreprises d’automatisation, ce qui promet une résistance féroce des lobbies technologiques. Gates, qui connaît la musique pour avoir affronté les régulateurs à la tête de Microsoft, n’ignore rien de cette bataille à venir.

La portée de ces propositions dépasse le seul débat technologique : elles touchent au contrat social lui-même. Si la machine produit la richesse, qui la reçoit, et selon quelles règles ? Les pistes de Gates offrent un cadre pour répondre sans tomber ni dans le rejet de la technologie ni dans la foi aveugle au marché. La taxe robots financerait la transition, les métiers réservés protégeraient la dignité du travail là où l’humain reste irremplaçable.

Les prochains mois diront si les responsables politiques s’emparent de ces idées. Les États qui conduisent déjà des expérimentations sur les revenus de transition et la reconversion massive trouveront dans cet essai des arguments documentés. Et l’histoire retiendra peut-être que l’une des voix les plus influentes du numérique aura été parmi les premières à appeler à encadrer l’automatisme qu’elle a contribué à créer.

Le débat qu’ouvre cet essai dépasse les frontières américaines. En Europe, où la protection de l’emploi est un marqueur politique fort, la combinaison d’un prélèvement sur l’automatisation et de secteurs sanctuarisés pourrait nourrir les programmes des prochaines années. Les syndicats, les économistes du travail et les partis de tous bords disposent désormais d’une proposition concrète, venue d’un personnage impossible à accuser d’hostilité au progrès technique.

Source : TechCrunch

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Abdellah BALRHOUAT

Abdellah BALRHOUAT

Journaliste spécialisé en high-tech, matériel informatique, jeux vidéo et intelligence artificielle, Abdellah BALRHOUAT suit l’industrie technologique depuis plus de dix ans. Fondateur et directeur de la publication de Tech Explorateur, il teste personnellement le matériel sur le banc d’essai de la rédaction et vérifie chaque information auprès des sources primaires avant publication. Sa ligne de conduite : une information tech claire, fiable et vraiment utile aux lecteurs francophones.

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